Efflorescence

 

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triptyque eau trouble

J’ai toujours eu besoin de garder une trace de ces instants qui nous questionnent, quand l’instant intrigue et nous fait ressentir des sensations inexplicables, incommunicables. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles j’ai commencé à photographier. Quand les mots ne suffisent pas. Mais c’est aussi un moyen de trouver du sens aux choses qui m’entourent, à une réalité parfois incompréhensible. C’est un état de sensibilité permanent comme si l’anodin pouvait sans cesse faire écho à des symboliques inconscientes et ainsi signifier.

J’ai de la difficulté à appréhender certains concepts ou faits de notre réalité. Pour moi la mort, le temps, l’éphémère, sont trop abstrait, trop lointain et me font me poser beaucoup de questions.
Mes photographies sont une façon de comprendre et de me confronter à des questionnements qui sont pour moi complexes à appréhender car lointains, souterrains. Arnaud Claass disait que «photographier quelque chose, c’est apporter une réponse à une question qu’on ignore ». Tout finalement se résume à cela, un besoin de réponse face à d’insaisissables questions.
L’image est pour moi une façon de créer un lien avec des représentations inconscientes, des émotions enfouies. Certaines de mes images relèvent presque de l’abstrait et permettent ainsi une sorte d’abstraction, de voyage mental et photographique.
Le personnage qui figure dans cette série est ma mère et beaucoup de ces images ont été prises dans le sud de la France où j’ai grandi. De cette façon ce que je recherche est peut être la marque d’un lien. Interrogeant ainsi peut être l’idée de mémoire, de ce qu’il restera, d’un héritage, une transmission. A la recherche de quelque chose d’ancré dans la chair, dans l’être ou bien plus profondément encore.
Travailler la photographie c’est peut être une forme de psychanalyse. C’est creuser, encore plus loin, creuser le corps, la mémoire, le passé. Quelque chose d’insaisissable. Peter Handke raconte que son attention au monde est celle d’un homme en deuil. Peut être ainsi je photographie pour ne pas perdre, perdre une personne ou perdre l’instant. Il est possible que mon besoin de photographier vienne d’une peur inguérissable de perdre ce qui m’entoure et ce qui m’est cher. La peur de ma propre disparition également, réaliser que chaque émotion forte que je ressens aujourd’hui face à tel ou tel chose n’existe que pour moi et donc disparaitra avec moi. La trace est un point important dans mon travail.
L’empreinte n’est que le résultat d’une rencontre entre un objet, une chose, et une surface sensible, l’attestation d’un passage. A l’inverse de la trace elle n’est pas l’expression d’un désir d’inscription. C’est peut être ici que la photographie vient trouver sa place dans ce cheminement. La démarche du photographe ne s’arrête pas à l’empreinte du monde, du visible, sur la pellicule mais est plutôt le résultat d’un besoin de trace. Ce besoin est d’inscrire dans une trace définitive qui a uni le sujet à l’objet de notre émotion.
Ces questionnements expliquent d’une certaine façon l’esthétique de cette série. Beaucoup de mes images ont été photographiées la nuit. Au début ce n’était pas vraiment conscient ou volontaire. Les images de nuit étaient sélectionnées naturellement, elles semblaient exprimer, retranscrire plus justement ces questionnements qui sont les miens. Lorsque je photographie la nuit la lumière prend un autre rôle qu’à l’ordinaire. Elle ne vient pas juste éclairer, elle vient révéler le sujet, comme on révélerait un secret.
La nuit les formes se transforment, se déforment. Elles deviennent étrangères, lointaines.
Le noir, l’obscurité, devient la zone des possibles où l’on s’imagine, où l’on peut projeter ses émotions enfouies, ses peurs, ce dont on ne parle pas.

J’ai intitulé cette série Efflorescence. Ce terme désigne tout d’abord la transformation de certains sels qui perdent, par déshydratation au contact de l’air, leur eau de cristallisation. Ces sels se déposent sur les bâtiments ou les végétaux créant une fine couche blanche comme poussiéreuse. Cela rejoint l’idée de trace, quelque chose qui se dépose en surface. Cette efflorescence peut à la fois peut abimer certains matériaux ou à l’inverse protéger certains fruits. Comme la photographie qui parfois est un voile que l’on utilise pour se protéger du réel, l’efflorescence vient créer un voile de protection sur les végétaux. Une ambivalence entre protéger et abimer comme pour la photographie qui pour moi est à la fois un moyen de se détacher et un moyen de se rapprocher.
En botanique ce terme désigne le début de la floraison ainsi ici il s’agirait pour moi d’une façon métaphorique du passage à l’âge adulte et du détachement avec le foyer familial.

 

© Juliette Treillet

 

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